Perception visuelle consciente et non consciente dans la schizophrénie : étude d'un paradigme d'amorçage masqué


Mémoire de DEA
Auteur(s) : DEL CUL, Antoine
Directeur(s) : Stanislas Dehaene
Date de soutenance : 2004
Intitulé de la formation : DEA de sciences cognitives (EHESS)
Format electronique :
Cote : DEA 0840
Résumé : Il s'agit d'une étude comportementale en psychologie expérimentale destinée à explorer le fonctionnement cognitif dans la pathologie schizophrénique, réalisée chez un groupe de 30 schizophrènes en comparaison avec un groupe de 30 témoins. Le masquage rétrograde ou «backward masking» correspond à l'altération de l'identification consciente d'un stimulus «cible» par un stimulus «masque» qui le suit dans le temps. De manière schématique, il existe deux principaux types de modèles de masquage. Dans le premier type de modèle (dit «classique»), le masquage est lié à la perturbation de la formation du percept visuel soit par intégration précoce des deux stimuli, soit par inhibition de la formation du percept cible par le stimulus masque. Dans le second type de modèle, le masquage est lié à la perturbation des mécanismes «top down» attentionnels nécessaires à l'accès à la conscience du stimulus cible : la formation du percept est intact et le stimulus est traité à plusieurs niveaux cognitifs. Ce type de modèle est compatible avec les données rapportées chez le sujet normal, qui montrent que des stimuli visuels masqués non visibles consciemment sont traités à un niveau sémantique. Ce traitement non conscient est observé notamment lors de paradigmes d'amorçage masqué : l'amorce non perçue consciemment a un effet sur le traitement du stimulus qui suit cette amorce. Par exemple, dans le modèle de Dehaene et Changeux (2003), l'information est traitée de façon non consciente, modulaire et parallèle. L'accès à la conscience et le traitement conscient d'une information supposent une activité cérébrale distribuée grâce notamment à une connectivité fonctionnelle à longue distance efficace et aux régions préfrontales (notamment cingulaire antérieur) et associatives. De nombreuses études ont montré que, chez les schizophrènes, l'identification consciente de la cible nécessite un intervalle de temps plus grand entre la cible et le masque par rapport aux sujets normaux. Les mécanismes possibles de cette «sensibilité au masquage» des schizophrènes demeurent controversés : composante précoce du masquage altérant la formation du percept et/ou composante tardive liée au traitement attentionnel. Dans une étude d'amorçage masqué, Dehaene et al. (2003) ont montré que l'effet d'amorçage non conscient ne différait pas entre les schizophrènes et les témoins. En revanche, l'effet d'amorçage conscient est perturbé chez les patients par rapport aux sujets normaux. Plus particulièrement, l'effet de congruence était diminué pour les amorces conscientes traduisant une perturbation du traitement des conflits conscients. En revanche, lorsque l'amorce est perçue consciemment, cet effet d'amorçage diminue chez les patients par rapport aux sujets normaux. Ces éléments suggèrent donc que les schizophrènes sont perturbés dans la perception consciente de stimuli visuels et dans le traitement des conflits conscients. Cette altération du traitement conscient contraste avec un traitement préservé des stimuli visuels non conscients. Les hypothèses testées dans cette étude sont : Les principales hypothèses testées dans cette étude sont : 1) Les effets du masquage rétrograde sont plus importants dans la schizophrénie par rapport aux sujets normaux. 2) Le masquage préserve le traitement non conscient de l'amorce à plusieurs niveaux notamment sémantique, et ce de manière identique entre les patients et les normaux. 3) Le traitement des conflits conscients est perturbé dans la schizophrénie. Nous avons utilisé un paradigme de masquage rétrograde au cours duquel l'amorce est un chiffre compris entre 1 et 9 et le masque comporte dans sa structure le chiffre «cible» entre 1 et 9. L'amorce va être rendue plus ou moins visible consciemment par un délai entre l'amorce et la cible variant entre 0 et 150ms. Dans la première expérience d'amorçage, le sujet va comparer le masque à 5. Dans la deuxième expérience, on détermine le seuil de visibilité de l'amorce en demandant au sujet dans un premier temps de comparer cette amorce à 5 (mesure objective) et dans un deuxième temps de caractériser le degré de visibilité avec lequel il voit cette amorce (mesure subjective). La visibilité de l'amorce lors de l'expérience d'amorçage est donc inférée à partir de l'expérience de seuil d'accès à la conscience. Les résultats montrent que le délai minimum entre la cible et le masque pour que la cible soit perçue consciemment est plus long chez les patients que chez les témoins (90ms contre 60ms). Pour un masquage identique, les schizophrènes perçoivent donc en moyenne moins bien et moins fréquemment l'amorce par rapport aux témoins, avec soit, la plupart du temps, l'absence totale de visibilité, soit, plus rarement chez certains patients des perceptions erronées (sortes d'illusions perceptuelles, «hallucinations»). En revanche, le traitement sémantique non conscient de ces amorces masquées ne diffère pas entre les schizophrènes et les sujets normaux. Enfin, les schizophrènes ne font pas plus d'erreur que les témoins dans la comparaison de la cible à 5, et ce, en dépit de l'interférence de l'amorce. L'existence d'un seuil d'accès à la conscience plus élevé chez dans la schizophrénie confirme les perturbations de l'intégration consciente décrites dans ce trouble. Ces perturbations contrastent avec la préservation d'un certain nombre de fonctions notamment du traitement sémantique non conscient de l'amorce. Cette étude est un préalable à une étude en neuroimagerie destinée à visualiser les corrélats neuronaux de l'accès à la conscience et de ses anomalies dans la schizophrénie. 1 Dehaene S. et Changeux JP. (2003). Neural Mechanisms for access to consciousness, The Cognitive Neuroscience-3rd Edition-Ed Gazzaniga et al. 2 Dehaene et al (2003). Conscious and subliminal conflicts in normal subjects and patients with schizophrenia : the role of the anterior cingulated, PNAS. 100:13722-13727.
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