Biographies animales, vers une histoire des individus animaux : l’exemple des chimpanzés de l'Institut Pasteur de Kindia, Guinée pendant la période coloniale

titleBiographies animales, vers une histoire des individus animaux : l’exemple des chimpanzés de l'Institut Pasteur de Kindia, Guinée pendant la période coloniale
start_date2025/02/25
schedule17h15-18h45
onlineno
location_infosalle Océanie
summaryLes biographies d’animaux ont fait l’objet de travaux historiques récents (Baratay, Krebber et Roscher, Montgomery, Munz, Simons). Éric Baratay, notamment, a fait des biographies animales un élément essentiel de sa défense d’une « histoire animale ». Pour Baratay, même si les animaux ne sont pas des créatures douées de parole, il est cependant possible d’écrire leur biographie, en utilisant des « traces, d’indices, à partir desquels […] inférer ». Par ailleurs, Baratay appelle à une « histoire éthologique », qui consiste à croiser des documents historiques avec des connaissances de l’éthologie pour reconstruire l’expérience sensorielle du monde, les motivations et les subjectivités des animaux. Ajoutons que le genre des biographies animales marque une étape récente du développement des Animal Studies depuis leur émergence dans les années 1980 (Dupouy, Van Dorsommers et al.) : traiter des animaux en tant qu’agent de la science et mettre l’accent sur l’individualité/la subjectivité animale et sur la relation des chercheurs et de leurs sujets d’étude. Les biographies animales permettent aussi de souligner le rôle que des animaux individualisés ont pu jouer en science, en complément d’une littérature qui a principalement examiné leur standardisation. Grâce aux biographies d’animaux, il est aussi possible de rendre compte de la dimension matérielle et contingente des expériences, de montrer que les animaux ne sont pas seulement des producteurs de connaissances, mais qu’ils peuvent manifester des réactions particulières à l’égard du matériel et du personnel, et ont la capacité d’influencer les expériences, soit en les facilitant, soit en les ralentissant, soit en les bloquant. Dans ma recherche, j’ai cherché à reconstruire les biographies de chimpanzés utilisés à l’Institut Pasteur de Paris et celui de Kindia (Guinée) et dans les laboratoires de primatologie américains. En utilisant les traces laissées par ces animaux dans les archives, j’ai reconstitué les trajectoires de six chimpanzés dont Rose, qui fit l’objet d’essais du BCG à l’Institut Pasteur de Kindia, en 1926 et Tarzan, chimpanzé prolifique et au sourire presque humain, dont les représentations populaires permettent de comprendre comment la mémoire coloniale s’est développée depuis l’indépendance de la Guinée (1958) jusqu’à aujourd’hui. Ce sont ces cas sur lesquels je me concentrerai dans mon exposé. L’écriture de biographies d’animaux coloniaux a permis également de rendre visible un autre acteur qui a été sous-estimé, voire ignoré dans la littérature scientifique : les soigneurs. Ainsi, j’ai mis en lumière le rôle des savoirs et pratiques des Guinéens dans les soins, l’alimentation, la manipulation des chimpanzés dans les laboratoires de Kindia et de Paris. En résumé, écrire une histoire de la science coloniale à travers le prisme des singes m’a conduit à révéler d’autres dimensions de la « machine coloniale » : sa dépendance aux acteurs locaux et à leurs savoirs, le fait que les animaux furent un de ses rouages essentiels, ses dysfonctionnements et ses échecs, sa difficile insertion dans des réseaux scientifiques internationaux. Ce travail se veut donc une contribution à l’historiographie de la science pasteurienne, de la primatologie et des rapports entre science et colonialisme en Afrique.
responsiblesKammerer, Jaquet, Rebuschi, Dupouy