Le bilinguisme franco-roumain appréhendé à travers un nouveau corpus numérisé

titleLe bilinguisme franco-roumain appréhendé à travers un nouveau corpus numérisé
start_date2023/09/13
schedule10h30-12h
onlineno
location_infoBât. A, salle A104 & en visioconférence
summaryNous présenterons un nouvel instrument de recherche, un grand corpus électronique franco-roumain, qui permet d’étudier l’influence du français sur le roumain à travers les traductions. Ce corpus contient déjà presque deux mille textes français, alignés avec leurs traductions roumaines, qui remontent, pour la plupart, à avant 1900. Ce nouvel instrument peut être particulièrement efficace pour une évaluation plus précise de l’influence du français sur le roumain, à l’époque de son intense modernisation, au 19e siècle. Grâce aux données fournies par cet outil, il est possible de retracer la manière dont ont été traduites diverses unités lexicales, qu’il s’agisse de lexèmes ou de locutions, du français au roumain. Souvent ce procédé permet d’établir (ou de confirmer) l’origine française, de même que les étapes de l’introduction et de l’implantation en roumain des lexèmes et des phrasèmes respectifs. Le contexte historique et social spécifique de la société roumaine du 19e siècle a entraîné un attachement remarquable au modèle culturel français, à travers un bilinguisme franco-roumain presque généralisé, au moins dans certaines couches sociales, à travers les études que les jeunes Roumains faisaient en France et aussi à travers de très nombreuses traductions du français, dans les domaines les plus divers. Les effets de la francophonie et de la francophilie de la société roumaine du 19e siècle sont tout à fait essentiels et définitoires, tout en étant parfois tellement bien cachés ou déguisés qu’ils peuvent devenir méconnaissables. Pour un panorama compréhensif sur les relations culturelles et linguistiques franco-roumaines, on se reportera, entre autres, à Eliade (1898) et Goldiş-Poalelungi (1973) ; voir aussi Celac (2019a ; 2019b ; 2021). En nous appuyant sur le cadre méthodologique développé par des spécialistes comme Biville (1989 ; 1990 ; 1992 ; 1993 ; 1995 ; 2000) et Adams (2003), qui ont étudié les diverses manifestations du bilinguisme gréco-latin de l’Antiquité (dont l’aspect le plus notoire est l’influence déterminante du grec sur le latin), nous pensons avoir identifié une série de manifestations à peu près analogues dans le domaine du bilinguisme franco-roumain du 19e siècle. Ainsi, au-delà du niveau aisément saisissable de l’influence française exercée sur le lexique plus ou moins spécialisé (le vocabulaire des sciences, de la technique, de la médecine, du domaine juridique, économique, administratif, etc.), le bilinguisme franco-roumain a modelé d’une manière significative la langue roumaine jusque dans la communication quotidienne, la conversation galante et soignée, la littérature fictionnelle et l’art en général. Dans notre présentation, nous aborderons plusieurs cas ponctuels d’emprunts lexémiques et phraséologiques effectués d’une manière plus ou moins libre et créative, notamment pendant le 19e siècle. Ces emprunts ont donné lieu à des innovations tout à fait originales et inédites, puisqu’elles ont un caractère mixte ou hybride, et parfois ces innovations ont un aspect assez inattendu et même spectaculaire (toutefois, ce caractère spectaculaire ne peut être saisi qu’à condition que leur vraie origine et leur cheminement dans l’histoire interne du roumain soient correctement saisis). Nous qualifions ces innovations comme mixtes ou hybrides dans la mesure où elles sont bâties soit sur des associations étymologiques (ou pseudo-étymologiques) soupçonnées par les traducteurs respectifs, soit sur des paronymies inter-linguistiques sui generis, soit enfin sur diverses sortes de confusions. En même temps, ces innovations s’écartent des structures traditionnelles de la langue prêteuse (le français) ainsi que de l’usage langagier traditionnel de la langue emprunteuse (le roumain). La vitalité et le degré de diffusion et de lexicalisation de ces innovations sont bien sûr très variables. D’une part, il y a beaucoup d’exemples isolés et peu pertinents pour l’histoire et la constitution du roumain moderne et contemporain, d’autre part, on rencontre aussi des cas qui se sont tout à fait généralisés pendant le 19e siècle et qui sont définitoires pour la physionomie du roumain contemporain. Ces derniers cas sont d’autant plus intéressants à signaler que, pour les locuteurs des 20e et 21e siècles, ces faits de langue passent pour des créations caractéristiques de la langue roumaine de toutes les époques et de toutes les variétés territoriales, caractéristiques aussi de la langue populaire authentique. En d’autres termes, elles semblent être des créations internes (issues d’associations spontanées, de type analogique, métaphorique ou métonymique), héritées des temps immémoriaux. Le « sentiment étymologique » des sujets parlants à propos de ces faits est complètement effacé. Dans le premier cas, des innovations sporadiques et éphémères, on pourrait parler de la francophonia submersa : la francophonie disparue. Dans le second cas, des innovations généralisées et devenues des biens communs du roumain contemporain, il s’agirait, selon un terme que nous proposons, de la francophonia haerens sed abscondita – la francophonie qui persiste, mais qui est cachée et méconnaissable. En voilà un exemple La locution française un beau jour « un jour, à un moment donné » a été rendue en roumain sporadiquement, pendant le 19e siècle, par într-o frumoasă zi : une solution éphémère, quoique fidèle sémantiquement. En roumain moderne et contemporaine, on a coutume de rendre fr. un beau jour par într-o bună zi, qui signifie littéralement « un bon jour ». Cette locution ne conserve pas seulement le sens discursif de la locution française : elle perpétue aussi, de manière approximative, la cadence et la sonorité de la structure française, qui se trouve à l’origine de într-o bună zi (nous avons traité ce cas en détail dans Celac 2019a ; 2021). Toutefois, les locuteurs contemporains n’ont aucune conscience de l’origine française de la locution : nous sommes en face d’un exemple parmi les plus prégnants de la francophonia haerens sed abscondita.
responsiblesGobert